Métaphysique

Raisonnement tenu lors d’une insomnie sur l’existence du monde hors de moi

Il y a eu un soir où je n’arrivais pas à dormir, et, stimulée par des lectures un peu trop abstraites, je me suis demandée si je pouvais prouver que le monde existe, car, d’idée en idée, je ne voyais plus rien qui m’autorisait à en être certaine. Voici le raisonnement que je me suis tenu sur l’oreiller.

Supposons donc que le monde n’existe pas, et que toutes les perceptions que j’en ai sont en réalité le fruit de mon imagination. Il s’ensuit que je suis en réalité capable de deux formes d’imagination : celle qui est à l’oeuvre lorsque je rêvasse, que je tente d’écrire une histoire, que je cherche une solution à un problème, bref, la faculté par excellence des inventeurs et des poètes, et qui est une faculté familière dont je connais assez bien les limites. Il y aurait, en parallèle de cela, une autre imagination, qui œuvrerait hors de ma conscience et produirait et présenterait à ce que j’appelle ma perception tous les phénomènes que je crois vrais.

Je remarque que cette deuxième imagination est remarquablement plus féconde et capable de simulations infiniment plus complexes. Par exemple, lorsque je revois un ami après une longue période de séparation, elle est capable de me proposer un récit fort détaillé de ce qui lui est arrivé en mon absence, et à laquelle cet ami aura recours durant notre conversation d’une façon qui n’est pas mécanique mais me semble naturelle. Elle me présente également des objets techniques qui augmentent remarquablement les facultés de mon esprit conscient : des rappels de rendez-vous pour les choses que j’avais oubliées, des calculatrices qui dépassent largement, que je sache, mes capacités de calcul mental, des livres où se trouvent des milliers d’histoires que je ne me souviens pas avoir imaginées. Bref, tous les phénomènes que présenterait cette deuxième imagination me semblent largement dépasser les capacités de mon esprit telles que je les connais, et semblent plutôt être le fruit de milliers d’imaginations conscientes semblables à la mienne.

Je ne vois donc que deux solutions : ou bien cette imagination dont je n’ai pas conscience, et remarquablement plus puissante que mon imagination consciente, produit tous ces phénomènes, ou bien ils ont une existence en dehors de moi et de mon imagination consciente. Autrement dit, soit le monde existe hors de moi, soit le monde est en moi et mon inconscient imagine le monde en secret de mon esprit conscient.

Pour mieux poser ce dilemme, je dois mieux définir ce que j’entends par « moi », et considérer qu’il s’agit de la partie consciente de moi-même, dont j’ai connaissance, et qui s’interroge en ce moment même sur l’existence de ce dont je n’ai pas le sentiment d’être la conscience. Hors de cette conscience se trouve, ou bien le monde, ou bien ce vaste inconscient qui contient le monde. Je ne peux absolument pas déterminer si cet inconscient hypothétique fait partie de moi, puisque je n’ai pas conscience qu’il existe. Posée en ces termes, quelle différence y a-t-il fondamentalement entre ces deux alternatives ? Si ce que j’appelle « moi » est ma conscience, alors cet inconscient qui imaginerait le monde ne fait pas partie de moi, mais serait quelque chose qui existe en dehors de moi, c’est-à-dire en dehors de ma conscience, et que je peux fort bien appeler « le monde ». Que je l’aie imaginé sans le savoir, ou qu’il me pré-existe, ne change rien au fait qu’il se produit bien, en dehors de « moi », des événements que je n’ai pas conscience d’imaginer. Et si ce « moi » n’est bien que mon esprit conscient seulement, alors il y a bien quelque chose en dehors de « moi », dont je ne peux déterminer s’il est le fruit d’un inconscient à l’imagination fort féconde ou s’il existe indépendamment d’une quelconque imagination.

Devant ce dilemme finalement indécidable, le fait que je dispose de deux formes d’imagination radicalement inégales par leur fécondité me semble moins probable que l’existence d’autres imaginations semblables à la mienne, et qui auraient produit les récits et les objets techniques dont j’ai parlé ; ainsi j’en conclus que l’existence du monde ne peut être attestée, mais qu’il est plus probable que le monde existe en dehors de moi.

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